Le vent se lève, Miyazaki pour un dernier adieu

Publié le 3 Février 2014

Le vent se lève, c’est le titre du dernier film d’Hayao Miyazaki. Quand je parle de son dernier film, c’est à entendre comme le dernier en date à être à l’affiche de nos cinémas mais aussi, comme la dernière production du grand maître du cinéma d’animation qui a annoncé sa retraite en tant que réalisateur. C’est donc avec une vraie nostalgie au bord des yeux je suis allé voir Le vent se lève. Je crois qu’il n’est pas possible de dissocier ce film de sa nature d’œuvre finale. Si Hayao Miyazaki avait réalisé ce film plus en amont dans sa carrière, ou s’il avait toujours en projet de réaliser des longs-métrages, je suis sûr que mon analyse, ma perception et ma réception du film auraient été tout autres, mais ce n’est pas le cas et je ne peux me résoudre à ignorer que ce film, c’est la fin d’une œuvre, son dernier chapitre. Il est possible que ma critique spoile quelques détails du film, mais rien de très important.

 

Une histoire vraie …

Un dernier film, cela aurait pu suffire à rendre la production singulière, mais elle l’est à d’autres titres, notamment parce que l’histoire qu'elle nous raconte s’inspire d’une histoire vraie. À ce titre, Le vent se lève est le film de Miyazaki qui le plus ancré dans l’Histoire, le temps et la géographie du monde réel. Pour le spectateur habitué aux productions du maître cela peut être une expérience déroutante. Le film donc, esquisse la vie de Jirô Horikoshi, un ingénieur aéronautique au talent hors normes qui sera le concepteur des fameux avions « Zéro » qui feront la grandeur de l’armée japonaise au début de la seconde guerre mondiale puis qui deviendrons les fameux avions des Kamikazes. J’utilise volontairement esquisser au lieu de tracer pour les deux valeurs du terme ; d’une part parce que le film passe avec une forme de superficialité sur la nature des choses, il évoque mais n’explore pas et d’autre part parce que le film repose sur l’art, la peinture et le geste créateur.

Avec son héros le film traverse deux décennies sombres - les années 20 et les années 30 - et il nous emmène au cœur d’un Japon qui connaît les épreuves de la pauvreté, des épidémies, des catastrophes naturelles, un Japon hanté par la guerre. Et à lire ceci, on aurait vite fait de croire que Le vent se lève est un film sombre et pesant qui embrasse une part d’ombre de son histoire - celle du Japon, celle de Miyazaki -, et emporte le spectateur dans un bourbier plus nocif encore que la Fukaï. Et ce sont là des choses que j’ai pu entendre dans la salle, ou même apercevoir sur la toile dans certaines critiques. Pourtant, c’est une erreur de penser cela. Bien sûr, on va visiter les décombres de Tokyo après le grand tremblement de terre et l’incendie de 1923, on va aussi aller en Allemagne dans les hangars où la nation nazie construit les armes de la guerre qu’elle prépare. Bien sûr on va être confronté à la tuberculose et que cela n’a rien de réjouissant pourtant, et c’est là une de ses forces, Le vent se lève est un film lumineux et magnifique empreint d’un optimisme radical.

Si d'un aspect général il film semble en rupture avec les codes des autres productions de Miyazaki, il repose pourtant sur des thèmes récurrents dans son œuvre comme l’aéronautique ; les films de Miyazaki sont très souvent habités de machines volantes depuis Porco Rosso et son hydravion rouge au Château dans le ciel en passant par Nausicaa et son aile volante jusqu’au prince Haku dans Le Voyage de Chihiro. Il y aussi la question de l’abandon qui travaille ce film comme d’autres œuvres du studio Ghibli, et là j’ai envie de penser à Olivier le héros de Ni No Kuni qui n’est pas un film d’animation mais un jeu co-réalisé par les studio Ghibli et que j’aime énormément ou à Sheeta, qui avec Pazu, recherche le château dans le ciel. Et que dire alors de la place et de l’importance de la nature dans Le vent se lève ? N’est-ce pas là la marque la plus prégnante témoignant de la présence de thèmes récurrents au maître dans son dernier film ? Ainsi s’il peut sembler en rupture avec les autres productions, le film en est aussi une somme.

J’ai entendu à la sortie du film une personne dire « oui, mais il n’y a pas de double lecture dans ce film-là », quel contresens ! Le vent se lève ne propose pas une simple double lecture, mais un millefeuille de niveaux de lecture. Il est question de l’Histoire avec un grand H et aussi de celle du Japon, de la mentalité japonaise à l’orée de la seconde guerre mondiale. Il est question de l’histoire de l’aéronautique et de celle de l’industrie dans un pays militarisé. Mais il est question aussi de la créativité, du geste créateur, du génie, de la capacité qu’à l’homme à transcender ses rêves. Et puis il est question d’art, de peinture, d’abstraction, d’un geste créatif qui ne soit pas au service de l’industrie. Il y a aussi la question de l’amour, de la nature de l’amour, de l’abnégation et du don de soi. Et je crois qu’il est aussi question d’Haya Miyazaki, de son histoire, de son témoignage en tant qu’homme et qu’auteur, question de la transmission et de l’héritage. Ces strates de signification se mêlent, se répondent et parfois s’ignorent, mais elles sont toutes présentes dans le film. Alors ceux qui ne voient dans ce film qu’une sorte de biopic passent à côté de la nature plurielle de ce film. C’est un film émouvant, déroutant par moments et d’une grande générosité avec le spectateur. Le film, même s’il se sait œuvre terminale, comme on pourrait le dire d’un cancer en phase terminale, refuse tout pathos et toute nostalgie et il construit une œuvre allégorique puissante sur l’acte créateur, comme un ultime manifeste que l’auteur voudrait léguer au futur.

Dans Le vent se lève il faut tenter de vivre le rêve ne ressemble jamais autant à la réalité - la première image - et la réalité au rêve - la seconde image - ; ce commentaire un peu abscond illustre un propos que je tiens plus tard je crois, à moins que ce ne soit avant
Dans Le vent se lève il faut tenter de vivre le rêve ne ressemble jamais autant à la réalité - la première image - et la réalité au rêve - la seconde image - ; ce commentaire un peu abscond illustre un propos que je tiens plus tard je crois, à moins que ce ne soit avant

Dans Le vent se lève il faut tenter de vivre le rêve ne ressemble jamais autant à la réalité - la première image - et la réalité au rêve - la seconde image - ; ce commentaire un peu abscond illustre un propos que je tiens plus tard je crois, à moins que ce ne soit avant

Le vent se lève, le plus allégorique de Miyazaki

Comme une provocation vis à vis de ceux qui parlent de ce film comme d’un film réaliste j’ai envie d’écrire que Le vent se lève est le film le plus fantastique de Miyazaki, et j’utilise le terme pour désigner le genre et non l’exclamation admirative que je pourrais faire. Mais ce n’est pas qu’une provocation, c’est une aussi une sensation éprouvée en regardant le film. Jusqu’à présent les films de Miyazaki s’ils se passaient dans des univers fantastiques ils étaient narrés sur un mode réaliste. À l’intérieur du fantastique la narration était cohérente, continue, claire et souvent didactique. Là où Le vent se lève est une dissonance d’avec le reste de l’œuvre, c’est qu’au sein d’un dispositif réaliste attesté par l’histoire vraie du héros et du monde autour de lui, Miyazaki explore une narration lacunaire fondée sur une mécanique onirique et place dans sa mise en scène quelques scènes qui flirtent avec l’abstraction d’une pure jouissance esthétique. La nature esquissée du film et des personnages laisse comme une sensation fantômatique dans la tête du spectateur.

La réalité réelle et réaliste que l’on veut croire au centre du film est régulièrement minée par la déconstruction du rêve ou l’immanence du fantastique. Je pense notamment à la scène du tremblement de terre de Tokyo et aux incendies qui s’ensuivent ; à ce moment-là les catastrophes naturelles feulent et grognent comme des animaux sauvages et le spectateur se surprend à envisager réellement la présence du monstre tapi dans l’ombre des fumées noires. La plus sûre des intrusions fantastiques dans le film, celle qui donne à cette réalité sombre le souffle poétique du film, c’est la porosité du rêve, de la réalité et de l’œuvre de Miyazaki. Les rêves de Jirô agissent comme des pivots qui articulent sa vie. Le film est assez taiseux dans sa narration et l’on sait peu de choses sur les choses qui constituent la vie du héros. Ses rêves légendent ou paraphrasent sa vie laissant à penser que c’est la force onirique qui est motrice dans sa vie. Les rêves sont les lieux où se télescopent la figure tutélaire et paternaliste de Giovanni Caproni ingénieur aéronautique italien avec les aspirations du jeune héros et ils sont aussi le lieu de mise en scène où Miyazaki se laisse aller à une bonhomie généreuse citant ses propres films - la scène inaugurale ouvre Le vent se lève comme un Miyazaki classique avant de la déchirer pour revenir au réel. Dans une autre scène onirique j’ai aperçu Dora la pirate de l’air du Château dans le ciel, ainsi que la présence furtive de Porco Rosso. C’est aussi le lieu des expériences aéronautiques fantasques et fantasmées chères à Miyazaki -. Ces scènes de rêve déconstruisent le réel par la mise en scène et en même temps elles alimentent la réalité en sens et en valeur. C’est ce va et viens entre réalité et onirisme qui fait c’est la dimension fantastique du film.

Et si Le vent se lève n’est pas un film réaliste, c’est parce que c’est une allégorie, le film le plus allégorique de Miyazaki. Une allégorie du sens de la vie, et de la transcendance nécessaire pour réussir à traverser sa vie. Je veux croire aussi à une allégorie de son propre travail et de sa propre fin. Revenons au titre du film, Le vent se lève, le film ouvre son générique par ce titre, enfin pas tout à fait, il s’ouvre sur un vers de Paul Valery extrait du poème Le cimetière marin : le vent se lève! ... il faut tenter de vivre! Et on se surprend que le film, le dernier film d’un vieux réalisateur comme Hayao Miyazaki s’ouvre sur une phrase aussi pleine d’espoir et de vie.

Le vent se lève!... Il faut tenter de vivre! 
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs!
Envolez-vous, pages tout éblouies!
Rompez, vagues! Rompez d'eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs!

C’est la dernière strophe du poème, une célébration du geste poétique, du passage à l’acte qui symbolise la victoire de l’action sur la pensée. Et si c’était cela l’œuvre de Miyazaki, si arrivé à la fin de sa vie il ne disait pas, merde arrêtez de réfléchir et agissez, foncez ! Est-ce que ce n’est pas ce que fait le héros, qui n’est pas belliciste, mais qui crée des armes de guerre. Agir au lieu de penser. Et si Hayao Miyazaki était Caproni dans le film, cet ingénieur italien qui dit que l’homme créatif n’a que dix années pour exprimer son génie, ce même Caproni qui arrête sa carrière à la fin du film - alors que Jirô est au sommet de la sienne - mais qui n’est pas triste et qui invite le héros à venir boire du vin chez lui. Est-ce que ce n’est pas cela le film, l’œuvre d’un homme qui s’arrête au moment où il se sait encore talentueux, mais qui ne veut pas se livrer à la médiocrité du déclin ? Et si Le vent se lève était une allégorie de la mort, cette mort digne et discrète de la femme de Jirô qui quitte son mari pour aller mourir seule et ne pas le gêner dans sa création, comme une façon pour Miyazaki de dire je suis trop vieux, je vais gêner les plus jeunes si je reste là, alors il faut se retirer dans l’élégance et la beauté.

La place du dessin, du croquis et de l'esquisse est vraiment au centre du travail de Jirô et aussi un peu à sa façon au centre de ce film

La place du dessin, du croquis et de l'esquisse est vraiment au centre du travail de Jirô et aussi un peu à sa façon au centre de ce film

De l’art d’être beau et de la poésie

Mais ce que l’on retient de ce film au moment où on le regarde et que l’on retient notre souffle parce que l’émotion nous emporte c’est que le film est beau. Il est beau au sens esthétique du terme le plus strict et il est beau au sens émotionnel le plus large. Le film est beau parce qu’il est beau, les dessins sont superbes. Plus particulièrement ce que j’ai envie d’appeler les crayonnés d’arrières plans parce que je n’y connais rien que je trouve splendides. Les arrières plans, les décors, les paysages, sont peints avec une qualité remarquable et un style qui parfois abandonne le réalisme pour tirer avec une sorte d’impressionnisme délicieux. On se régale de ces images, on s’étonne parfois de la radicalité de la proposition impressionniste justement ou abstraite parfois, ou géométrique. De la pure composition, de vrais hommages aux beaux-arts. J’ai en tête un des derniers plans du film, on voit les « zéros » traverser le ciel en, ce ne sont que des formes blanches indistinctes sur un fond bleu et ce plan m’a rappelé les oiseaux de Matisse. Vous allez me dire que c’est un hasard mais ceux qui ont vu le film comprendrons la place essentiel de la peinture dans ce film, de la peinture comme matière première du film et comme outil dans la narration puisque Naoko femme de Jiro peint.

Le film est beau, le contexte est noir, les sentiments sont beaux. C’est étonnant, c’est une forme d’optimisme radical. La seule injonction du sang dans le film, c’est la toux tuberculeuse de Naoko qui macule sa toile d’une gerbe rouge. Et c’est intéressant parce que le sang jailli comme la peinture, dans la peinture, comme la peinture, comme si l’art permettait justement d’évacuer, digérer, transcender tout le malheur de ce monde. L’art qui sauf et exhorte la nature, l’art qui inspire l’industrie - Jiro ingénieur passe son temps à dessiner, croquer, esquisser -. L’art et la nature sont les deux poumons qui font respirer le film et qui insufflent en lui la dimension poétique. La nature est là, comme un écrin, comme un havre de paix où l’amour naît, où la mort rôde, où l’humain renoue avec le badinage primitif de ses désirs. La nature qui inspirent, Jiro est fasciné par la courbure d’une arrête de hareng qui lui inspire la courbure de l’aile d’un de ces avions. La nature bienveillante qui oppose aux mécaniques urbaines le temps de vivre. Le lieu de la nature dans le film tourne autour d’un hôtel situé dans un coin de nature bienveillante qui semble en dehors du temps et des aléas de la vie et du sanatorium reculé dans les montages. L’expression de cette nature dans Le vent se lève donne lieu à un double sentiment, celui d’une forme de clairière propice au dévoilement - les sentiments de Jiro, la maladie de Naoko, le soubresaut de l’histoire, certaines inspirations aéronautiques - et à la fois celui du caché, - un dissident politique y trouve refuge, c’est là Naoko se retire pour mourir - et de double sentiment me rappelle très fortement la clairière heideggerienne qui est la condition sine qua non de l’être au monde. Je sais que je semble évacuer la dimension aéronautique du film, la place que tient  l’industrie, la mécanique et la construction culturelle de l’individu et pourtant c’est bien le paradoxe du film, le héros est absorbé par son génie auquel il accorde l’ensemble de ses attentions et pourtant c’est la nature et ce qui se passe dans la nature qui donne un sens à sa vie.

Ce n'est pas exactement à ce plan du film auquel je pensais, mais c'est le seul dont j'ai trouvé une illustration qui image assez bien je trouve la lien que je fais entre certains plans de Le vent se lève et la peinture de Matisse.
Ce n'est pas exactement à ce plan du film auquel je pensais, mais c'est le seul dont j'ai trouvé une illustration qui image assez bien je trouve la lien que je fais entre certains plans de Le vent se lève et la peinture de Matisse.

Ce n'est pas exactement à ce plan du film auquel je pensais, mais c'est le seul dont j'ai trouvé une illustration qui image assez bien je trouve la lien que je fais entre certains plans de Le vent se lève et la peinture de Matisse.

De Miyazaki à Tarantino

J’ai dit combien le film était beau, et qu’il était beau parce qu’il n’est pas triste. C’est une des forces agissantes dans les entrailles de ce film, une force contradictoire entre la raison à laquelle on présente une histoire pathétique - un jeune homme ne pouvant pas devenir pilote parce qu’il est myope va devenir ingénieur et créer les avions de guerre qui seront à l’origine de l’attaque sur Pearl Harbor. Il va traverser le grand séisme de Tokyo en 1923, va connaître l’Allemagne où monte le nazisme. Il tombera amoureux d’une jeune femme atteinte qui de la tuberculose et qui va en mourir - et le cœur qui perçoit une histoire lumineuse fondée sur un optimisme à toute épreuve qui élude le pathos et la noirceur. Cette contradiction laisse une impression étrange, elle laisse l’impression que le film élude les choses, il les évoque, mais n’entre pas dedans, que ce soient les faits historiques ou la psychologie des personnages. Cela donne une impression de superficialité. En même temps nous sommes culturellement bien plus instruits de l’histoire à venir que le héros et cela peut expliquer ce décalage. Le héros d’accord, mais l’auteur ? Et c’est là que Le vent se lève d’une certaine façon me fait penser à Django Unchained. Les histoires n’ont rien de comparable, les héros non plus et, a priori, les deux réalisateurs non plus. Sauf que ces deux films sont, selon moi, de la même mouvance. Ils résultent du même mouvement intellectuel qui conduit les deux réalisateurs dont l’œuvre ne s’était que très peu penchée sur l’histoire contemporaine à se confronter à une part noire de leur culture. Les réponses sont différentes évidemment, mais elles sont à mon sens à classer dans la même case. Et c’est là que Le vent se lève, il faut tenter de vivre prend tout son sens, ce n’est pas tant une injonction d’un auteur en fin de carrière pour de plus jeunes auteurs, mais c’est la justification d’un homme qui est naît dans cette guerre à être devenu un auteur et un maître de l’animation.

La nature et la culture, les sentiments et les ambitions, la frâcheur des instincts et le calcul de l'esprit le film offre ainsi un certain nombre de dicotomie
La nature et la culture, les sentiments et les ambitions, la frâcheur des instincts et le calcul de l'esprit le film offre ainsi un certain nombre de dicotomie

La nature et la culture, les sentiments et les ambitions, la frâcheur des instincts et le calcul de l'esprit le film offre ainsi un certain nombre de dicotomie

This is the end

L’œuvre de Miyazaki est finie. Elle s’est clôturée par ce film que je vois comme une promesse, comme une raison d’y croire et une justification à toutes les autres œuvres antérieures. C’est une vision très personnelle du film, je ne suis pas sûr qu’elle soit polémique, mais je ne sais pas si elle est très partagée. Alors, s’il  ne fallait que vous ne reteniez qu’une seule chose de cette critique, c’est que Le vent se lève est un très beau film. Un film majestueux qui termine avec une maîtrise esthétique parfaite l’œuvre d’un grand homme de l’animation et du cinéma. Quand la salle s’est rallumée j’étais triste, le film ne l’est pas, mais moi je l’étais.

La clairière ...

La clairière ...

Pour les curieux et les poètes et pour ceux qui comme moi aiment les ponts entre les oeuvres, les styles et les genres, je ne pouvais pas finir cet article sans partager ici le poème de Paul Valery Le cimetière marin à qui Hayao Miyazaki a emprunté Le vent se lève! ... il faut tenter de vivre!

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée
O récompense après une pensée
Qu'un long regard sur le calme des dieux!

 

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d'imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir!
Quand sur l'abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d'une éternelle cause,
Le temps scintille et le songe est savoir.

 

Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Oeil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous une voile de flamme,
O mon silence! . . . Édifice dans l'âme,
Mais comble d'or aux mille tuiles, Toit!

 

Temple du Temps, qu'un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m'accoutume,
Tout entouré de mon regard marin;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l'altitude un dédain souverain.

 

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l'âme consumée
Le changement des rives en rumeur.

 

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change!
Après tant d'orgueil, après tant d'étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m'abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m'apprivoise à son frêle mouvoir.

 

L'âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié!
Je te tends pure à ta place première,
Regarde-toi! . . . Mais rendre la lumière
Suppose d'ombre une morne moitié.

 

O pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d'un coeur, aux sources du poème,
Entre le vide et l'événement pur,
J'attends l'écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre, et sonore citerne,
Sonnant dans l'âme un creux toujours futur!

 

Sais-tu, fausse captive des feuillages,
Golfe mangeur de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l'attire à cette terre osseuse?
Une étincelle y pense à mes absents.

 

Fermé, sacré, plein d'un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d'or, de pierre et d'arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d'ombres;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux!

 

Chienne splendide, écarte l'idolâtre!
Quand solitaire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, moutons mystérieux,
Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
Éloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux!

 

Ici venu, l'avenir est paresse.
L'insecte net gratte la sécheresse;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l'air
A je ne sais quelle sévère essence . . .
La vie est vaste, étant ivre d'absence,
Et l'amertume est douce, et l'esprit clair.

 

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même
Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement.

 

Tu n'as que moi pour contenir tes craintes!
Les repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ton grand diamant! . . .
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
Un peuple vague aux racines des arbres
A pris déjà ton parti lentement.

 

Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L'argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs!
Où sont des morts les phrases familières,
L'art personnel, les âmes singulières?
La larve file où se formaient les pleurs.

 

Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu!

 

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
Qui n'aura plus ces couleurs de mensonge
Qu'aux yeux de chair l'onde et l'or font ici?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse?
Allez! Tout fuit! Ma présence est poreuse,
La sainte impatience meurt aussi!

 

Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fais un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse!
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel!

 

Pères profonds, têtes inhabitées,
Qui sous le poids de tant de pelletées,
Êtes la terre et confondez nos pas,
Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N'est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas!

 

Amour, peut-être, ou de moi-même haine?
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peuvent convenir!
Qu'importe! Il voit, il veut, il songe, il touche!
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
À ce vivant je vis d'appartenir!

 

Zénon! Cruel Zénon! Zénon d'Êlée!
M'as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas!
Le son m'enfante et la flèche me tue!
Ah! le soleil . . . Quelle ombre de tortue
Pour l'âme, Achille immobile à grands pas!

 

Non, non! . . . Debout! Dans l'ère successive!
Brisez, mon corps, cette forme pensive!
Buvez, mon sein, la naissance du vent!
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme . . . O puissance salée!
Courons à l'onde en rejaillir vivant.

 

Oui! grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée,
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l'étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil

 

Le vent se lève! . . . il faut tenter de vivre!
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs!
Envolez-vous, pages tout éblouies!
Rompez, vagues! Rompez d'eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs!

Rédigé par Mémoire de joueur

Publié dans #Critiques - Film, #Miyazaki

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