De quoi le jeu vidéo est-il indépendant ?

Publié le par Mémoire de joueur

La génération précédente de console - Playsation 3, Xbox 360, Wii et consorts portables - a permis à l’industrie du jeu vidéo de faire émerger et de vendre deux nouveaux concepts auprès du public : le jeu indépendant et le rétrogaming. Soit deux concepts avec lesquels je me sens en désaccord et que j’ai du mal à intégrer à ma conception des jeux vidéo. Pourtant, ces deux pratiques semblent être uniformément répandues au sein de la communauté et conquérir constamment de nouveaux territoires / joueurs. Mais que ces concepts soient en expansion au cœur du continent vidéoludique ne valide pas nécessairement leur opérabilité. Que de plus en plus de joueurs se revendiquent de l’une et parlent de l’autre signifie simplement que ces notions trouvent un écho chez les joueurs et pas qu’elles sont justes. Mais je ne vais pas me limiter à avancer cette idée-là sans essayer d’argumenter.

J’hésite encore par où commencer cet argumentaire ? Je pourrais commencer par essayer d’expliciter pourquoi je ne crois pas à l’existence du jeu indépendant ou par éclairer mes fidèles lecteurs sur la dissolution du principe du rétrogaming par les productions modernes ? En même temps, quelles que soient les étapes de ma pensée, je sais où je veux en venir. Je veux affirmer que l’émergence d’une culture propre aux jeux vidéo n’est pas possible tant que l’on va continuer à limiter la compréhension ou la perception du jeu vidéo à ces deux ou trois concepts que sont le rétrogaming - que j’écris à la française avec l’accent -, le jeu indépendant et les productions triple ou quadruple A. Et cela parce que rétrogaming et jeu indépendant sont devenues des valeurs marketings et marchandes qui ne sont plus efficientes comme notions permettant de penser une construction culturelle.

En réalité je ne peux pas commencer autrement que par pencher mon nez et ma plume sur le jeu indépendant, parce que c’est lui qui nous conduira à l’inopérabilité du rétrogaming. Justement, qu’est-ce que le jeu indépendant ? De quoi le jeu vidéo indépendant est-il indépendant ? C’est en ce point que se loge la termitière qui sape de l’intérieur le concept du jeu indépendant. On utilise à tort et à travers ce concept pour désigner quoi ?

… un jeu vidéo … qui est [réalisé] … [conçu] … [produit] … par des gens … qui sont … [seuls] ?… [libre] - mais de quoi ? - ? … [pauvres] ? … en marge des studios de développements institutionnels ? … Ces créateurs sont … [créatifs] ? … [audacieux] ? … désintéressés par le … [public] ? … [succès] ? … [l’argent] ? … [la gloire] ? … [les putes] ? … [la drogue] ? … Leurs jeux sont … [bons] ? … [swag] ? … [hype] ? … et souvent  disponibles sous une forme dématérialisée …

Parfois le jeu indé n'est qu'une resucée de succès passés

Parfois le jeu indé n'est qu'une resucée de succès passés

Bref, le jeu vidéo indépendant est un no man’s land qui ne sait pas de quoi il est indépendant et qui ne sait pas qui il abrite. Dans cette zone de non-identification des sources et des enjeux, on trouve la plupart du temps quelques jeux qui sont les démos techniques / les vitrines / les CV de quelques développeurs aux talents variables, des tonnes de jeux qui recyclent un ou plusieurs concepts empruntés aux jeux vidéo d’antan faisant preuve d’une créativité quasi nulle mais qui peuvent faire illusion devant un public de consommateurs trop jeunes, trop incultes ou trop dociles pour reconnaître la supercherie de l’indépendance et bien sûr quantités de jeux qui plagient les jeux indépendants qui ont du succès dans l’espoir de grignoter les miettes du succès des autres. Dans ce fatras de jeux indépendants on rencontre parfois un jeu qui réellement peut revendiquer son indépendance en justifiant d’une créativité ou d’une audace qui aurait été impossible si le jeu ou son concepteur avait été dépendant. Mais dans la majeure partie de la production dite indépendante, il n’y a que des créations opportunistes visant non pas à profiter de l’indépendance pour oser, tenter, construire des jeux qui seraient impossibles dans le circuit classique de production mais plutôt à prouver qu’eux aussi peuvent entrer dans le cercle des productions dépendantes, consensuelles et consuméristes.

Mais vous allez me dire, c’est bien beau ce que tu dis, mais il n’est écrit nul par que le jeu indépendant doit être créatif, audacieux ou libéré des contraintes du jeu vidéo non indépendant. Donc, nous [tes lecteurs] on s’en fout que le jeu indépendant soit comme il est, une usine à recycler de vieux concepts et à mieux les vendre sous le label jeu indé tant que l’on nous vend ces jeux indés pas cher. Et c’est alors à mon tour d’être critique de vos supposées remarques parce que si le jeu indépendant poursuit les mêmes enjeux que le jeu dépendant alors à quoi bon faire émerger ce concept dans la culture vidéoludique ? Si vous avez raison, alors j’ai moi aussi raison, le jeu vidéo indépendant n’existe pas ou alors en quantité bien moindre que ce que l’on veut nous le faire entendre. Et le label jeu indé est avant tout un label commercial, une mode aussi neuve et navrante que celle des hipsters. Je réserve aux commentaires toutes formes de débats visant à savoir si avec sa moustache et sa salopette Mario Bros était un hipster avant l’heure ; d’ailleurs peut-on être un hispter avant l’heure ?

Bref, le jeu indépendant est un joli terme valise que l’on peut remplir avec beaucoup de choses mais au final peut de ces choses dans la valises sont vraiment opérantes et intéressantes pour forger une grille de lecture culturellement crédible du jeu vidéo. Je crois que la meilleure métaphore possible pour illustrer l’échec du jeu indépendant - sous entendu une indépendance qui conduit à une libération des contraintes créatives - c’est de comparer le jeu indé à la blogosphère. Pour reprendre l’idée un peu désenchantée d’un de mes derniers articles les blogs nous offrent des outils indépendants partager nos idées ; nous sommes tous libres et indépendant sur la ligne de départ. Pourtant, nous sommes nombreux à ne rien faire de notre indépendance et à reproduire peu ou prou les schémas de la presse déclinante ou des sites institutionnels, que ce soit dans la forme ou dans le fond. Le jeu indépendant est comme nous, à moins que nous ne soyons comme lui, il est libre, mais n’est pas capable de faire autre chose que de reproduire le jeu dépendant.

Le jeu vidéo, ses concepteurs et ses consommateurs ne sont pas en quête de marginalité, de différence, d’indépendance et d’auteurs. Ils continuent de rechercher du divertissement et de la consommation ; ce sont là les deux mamelles du système.

Moi-même, dieu et maître de la pensée et dictateur de ligne éditoriale de ce blog

Il y a quelquefois où, sous la bannière jeu indé, on trouve de véritables jeux innovants et ambitieux, mais combien sont-ils ? Et l'ambition et l'innovation sont-elles seulement réservées aux jeux indépendants, ou alors formulé autrement ; l'innovation et l'ambition doivent-elles être les marqueurs du jeu indépendant ?

Il y a quelquefois où, sous la bannière jeu indé, on trouve de véritables jeux innovants et ambitieux, mais combien sont-ils ? Et l'ambition et l'innovation sont-elles seulement réservées aux jeux indépendants, ou alors formulé autrement ; l'innovation et l'ambition doivent-elles être les marqueurs du jeu indépendant ?

Comme je le disais un peu plus haut, le jeu indé tellement apprécié du public actuel est une grosse machine à recycler les concepts vidéoludique de l’époque 8 bits, 16 bites et même des époques antérieures. Et ne croyais pas que je critique cela, je suis le premier à aimer cela et à avoir ma tablette remplie de jeux qui me distraient tout autant qu’ils caressent ma nostalgie de joueur. C’est une bonne chose de pouvoir rejouer à des jeux qui fondent leur intérêt et parfois leur succès dans le non-conscient des joueurs. Ma critique ne porte pas sur la qualité du divertissement ou du plaisir de jeu, mais sur le discours qui gravite autour de ces productions, sur toute cette glose qui met en valeur le jeu indépendant comme un laboratoire de la créativité.

Les stores Apple, Android, Steam, regorgent de ces jeux indépendants qui sont des productions actuelles, contemporaines et modernes qui singent et reproduisent les jeux d’époques révolues. Pourquoi parler de cela ? Parce que c’est a mon sens ce qui dissout la possibilité du rétrogaming - et je m’en réjoui -. Le rétrogmaing survalorise le fait de jouer à des jeux anciens dans une logique encore assez trouble qui trouve son fondement entre le phénomène de mode et une approche réactionnaire du « c’était mieux avant » autour de laquelle ce sont greffées des dérives économiques liés l’effet de mode et de collection. Surtout le rétrogaming délimitait une frontière - arbitraire mais intéressante - entre les jeux contemporains et les jeux rétros ; une frontière chronologique bien sûr mais pas seulement. Il y avait aussi dans le rétrogaming une frontière de qualité, de vision du jeu vidéo, pas seulement de la nostalgie mais une forme iconoclaste de rapport aux jeux d’avant qui le sacralisait.

Mais voilà, les jeux passés, les jeux du passé, renaissent et reviennent en force ; pas eux-mêmes - bien que quelques uns renaissent en remake HD - mais leurs concepts, leurs formes, leurs principes renaissent dans de nouveaux jeux. Il n’est plus nécessaire de se tourner vers le rétrogaming pour retrouver ce qui se faisait de l’autre côté de la frontière définie par le rétrogaming. Jouer à The Binding of Isaac sur Steam, à Bit Dungeon ou Pixel Dungeon sur sa tablette, à 3D Got Game Heroes sur PS3 ou à The legend of Zelda sur NES relève de la même expérience de joueur. Ce sont les mêmes concepts qui sont à l’œuvre dans ces jeux, sauf que certains de ces jeux sont des jeux contemporains et mais pas moderne. S’il n’est plus nécessaire de se tourner vers le vieux pour provoquer en soi l’expérience de ce que les jeux d’avant nous offraient il n’est plus utile de se soumettre à cette mode.

L’avènement des jeux sur supports mobiles et sur les plateformes dématérialisées est entrain de saper je l’espère la force du mouvement rétrogaming. Bientôt, si dieu m’écoute et me lit, le rétrogaming ne sera plus que la passion déclinante des brocanteurs et des collectionneurs adeptes de la dépense démesurée. Et cela serai une bonne chose parce qu’avec ce concept de rétrogaming il n’est pas facile de construire une pensée.

On a trop de fois limité le jeu vidéo actuel à ces deux mamelles, rétrogaming et jeu indé, mais ce sont là deux petits buissons qui cachent le désert de concepts opérants pouvant nous aider à définir le jeu vidéo. Ne faudrait-il pas envisager de faire émerger de nouveaux concepts. Ne faudrait-il pas aspirer nous aussi à de nouvelles catégories, de nouvelles productions, de nouveaux enjeux pour nos attentes en matière de jeux vidéo ? Pouvons-nous nous expliquer que le jeu indépendant ne soit pas tant que cela le terreau d’un jeu vidéo underground ? Faudrait-il faire le deuil d’une avant-garde du jeu vidéo ? La question du genre - je parle de genre dans la culture et non dans la définition des sexes - ne devrait-elle pas supplanter la question du rétrogaming qui semble penser que seul le temps peut faire office de frontière ?

Les beaux-arts et la figuration classique ont connu une rupture avec l’avènement de l’art moderne, le cinéma a eu un avant et un après nouvelle vague, la littérature elle aussi a connu un changement de perspective avec le nouveau roman ; dans tous ces cas l’après, la production post révolution, ne signifie pas la disparition du passé mais la naissance de nouvelles branches qui incarnent la modernité. Mais le jeu vidéo est encore incapable de franchir ce cap, de passer à la modernité. Qu’il soit rétro ou indépendant il ne parvient pas à envisager son propre futur comme une modernité. La seule modernité qu’il semble capable d’envisager c’est le renouvellement de sa technologie, mais on ne voit pas encore émerger une modernité des productions.

Et si on considère l'innovation et l'ambition comme des marqueurs du jeu indé alors ils existent depuis très longtemps et sont parfois nés en dehors d'un cadre définie par le terme "jeu indépendant" ; REZ avant son heure incarne l'esprit de ce que devrait ou pourrait être un jeu indépendant. Mais était-il indépendant ?

Et si on considère l'innovation et l'ambition comme des marqueurs du jeu indé alors ils existent depuis très longtemps et sont parfois nés en dehors d'un cadre définie par le terme "jeu indépendant" ; REZ avant son heure incarne l'esprit de ce que devrait ou pourrait être un jeu indépendant. Mais était-il indépendant ?

Je conviens que cet article est confus et pas nécessairement constructif. Mais j’ai régulièrement besoin d’affirmer mon point de vue sur le jeu indé et le rétrogaming pur affiner ma pensée. Je ne sais pas si cela fait sens pour vous comme ça fait sens pour moi. Je trouve cela vraiment critique comme pensée, je veux dire urgent, il est urgent de penser des notions nouvelles pour aborder la production vidéoludique. Nos deux ou trois étiquettes s’écroulent et meurent d’être trop utilisées. Il faut rapidement penser le jeu vidéo avec de nouvelles idées ne croyez-vous pas ? C'est drôle, c'est toujours quand je termine un article que je vois clairement ce que je voulais dire et ce que je n'ai pas écris. Je pourrais réécrire mon article mais non, je vous le laisse ainsi et la frustration de ce que je n'ai pas écris me servira pour de prochains articles.

N'oublions pas que le jeu indé c'est presque toujours un concept ancien rhabillé avec du vrai faux vieux vêtement de pixel ... imposture ? génie ? logique ? naturel ?
N'oublions pas que le jeu indé c'est presque toujours un concept ancien rhabillé avec du vrai faux vieux vêtement de pixel ... imposture ? génie ? logique ? naturel ?

N'oublions pas que le jeu indé c'est presque toujours un concept ancien rhabillé avec du vrai faux vieux vêtement de pixel ... imposture ? génie ? logique ? naturel ?

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Lanfeust 07/05/2014 13:26

C'te parpaing de lecture :-)
Je te rejoins sur l'idée de cette "mode" de la fan-attitude du rétrogaming / du jeu indé. Et aussi sur le fait qu'on trouve - dans ces 2 notions - à boire et à manger et qu'il faut faire le tri.

Après, este que personnellement, je distingue le "vrai-beau" jeu indépendant, celui que j'aime (les Humble Bundle, certaines pépites "aliens" style To the Moon, etc) et les jeux qui n'ont que le "label indé" histoire de faire vendre. Car malgré tout ça, j'adore l'ambiance "indépendante" (originale) de ces bons titres, différents des "jeux AAA", gros titres / grosses machines qui ne racontent finalement pas souvent qqch / n'expérimentent que très peu le support JV.

Là ça me dérange plus, c'est dans le rétrogaming (pseudo) par contre. Car on est purement et uniquement dans un effet de mode, avec les dérives que l'on connait (prix abusifs, course à "qui à la plus grosse", etc). Je me demande parfois même si les collectionneurs sont des joueurs ... un comble quand même !

Mémoire de joueur 07/05/2014 13:40

Désolé du parpaing mais merci du commentaire.

En fait ce qui est à la source de cet article c'est une chose dont je ne parle pas ici mais qui m'a interpelé. C'est tout ces gens qui disent que Child of Light est une pépite indé alors que pour moi c'est plutôt une pépite du jeu AAA. Je me doute bien que c'est une sorte de débat sans fin pour définir où et quand s'arrête le jeu indépendant, mais pour moi on peut retrouver les qualités d'un vrai jeu indé - originalité du gameplay, parti pris esthétique fort, ambiance qui prévaut sur le gameplay, etc. - dans des jeux produits par des gros studio et pas par des développeurs indépendants seuls dans leur garages.

Je suis parti de Child of Light mais on pourrait parler de El Shaddai aussi, le jeu est sorti en boite sur PS3 et Xbox 360 il y a quelques années. A priori il n'entre pas dans la case jeu indé, par contre c'est certainement la proposition visuelle la plus radicale que j'ai connu sur cette génération. L'audace qu'il faut pour oser cela est à mon sens un "marqueur" du jeu indé. Bref tout ça pour dire que si un jeu affiche des qualités propres au jeu indé ce n'est pas pour autant qu'il en est un.