Sisyphe 2.0 à la recherche d’une image graal

Publié le 29 Janvier 2016

Est-ce qu’il existe un mal ou une névrose des réseaux ? Un virus 2.0 provoquant une addiction aux images et plus particulièrement à la quête de l’image ? Si tel est le cas, ne devrions-nous pas pouvoir identifier dans nos pratiques d'internaute un état mental - déviant ? - symptomatique de cette infection comme un internaute qui ce connecte à la toile pareil à un Sisyphe des temps numériques et qui recherche sans fin, dans un océan d’images pixélisées, une image graal qui le fuirait à jamais et pour toujours ? Je formule ces questions de manière purement rhétorique parce qu’en réalité, ce qui motive cet article c’est que je suis atteint par ce mal.

C’est un fait, une réalité observable pour l’observateur qui me mettra sous la focale de son microscope - et internet est un bel outil de grossissement des faits - ; la vérité c’est que, patient zéro ou une énième victime, je suis la preuve vivante que cette addiction à la quête d’une image graal existe. J’ai compris cela assez récemment en réalisant que je pouvais passer des heures, et même des nuits entières, à rechercher des images, les stocker, les trier sans trouver de raisons de m'arrêter.

Pourquoi ? Répondre demande une petite digression.

J’ai connu le jeu vidéo dans un lointain passé et je joue depuis assez longtemps pour me sentir légitime de tenir ce blog. J’ai tenu une boutique de jeux vidéo, je blogue les jeux vidéo et je réfléchi avec et au sujet des jeux vidéo. Mais il n’y a pas que cela dans ma vie ludique, il y a aussi le jeu de rôle. Je parle du vrai jeu de rôle papier, avec des feuilles de personnages, des dés, des joueurs humains, de la bière et un maître de jeu. Les ersatz RPG que le jeu vidéo offre font de très bons jeux mais en rien ils ne peuvent être comparés à l’expérience du jeu de rôle ; remarquez le clivage des acronymes que j’utilise pour marquer la différence, jdr papier et rpg console. Bref ma passion pour les jeux de rôle a été plus tumultueuse ; j’ai découvert le jeu de rôle au collège et j’ai joué avec excès jusqu’à la fac, malheureusement par dispersion des amis rôlistes je n’ai plus pu jouer. J’ai alors passé un certain temps à essayer de concevoir des jeux de rôle, des systèmes de jeu et des univers et puis là encore j’ai fini par arrêter. Paradoxalement je me rappellerai toujours ce que j’ai dit un jour, au petit matin alors que le soleil se levait après une nuit blanche à jouer, j’étais devant ma voiture et avant de rentrer chez moi j’ai dit quelque chose proche de dans le futur je pourrais me passer de tout sauf des jeux de rôles. L’ironie du sort a voulu que j’arrête quelques temps après.

Début et fin de la digression

Après la digression dans la digression je reviens à un temps plus contemporain. Il y a quelques temps que j'ai renoués avec la pratique du jeu de rôle et aujourd’hui je me suis remis en tête de créer un jeu. C'est une aventure excitante parce que le recule, la maturité, l'expérience, les lectures des nouvelles tendances du jeu de rôle et les outils qu'offre internet me donnent la sensation d'aborder ce projet avec une énergie nouvelle. En plus ce projet de création me semble complémentaire de mes travaux d'écritures classiques.

Pour créer ce jeu j’ai eu besoin d'un thème et ça a été facile parce que les questionnements et l'ambiance transhumaniste et cyberpunk m'occupaient déjà l'esprit depuis quelques temps. Pour le système je faisais le choix de le laisser de côté et d'y venir plus tard quand j'aurai eu le temps de poser un cadre narratif stimulant. Je pouvais donc me lancer dans la genèse de mon univers. Et là, histoire de ne pas réfléchir à vide, j'ai eu envie de profiter d’internet pour me créer une petite iconographie afin d'aider mon esprit à s’inspirer. Il faut dire que j’ai l’inspiration très visuelle, une image m’inspirera toujours plus qu’un morceau de musique ou qu’un livre. J'aime considérer les images comme des portes d'entrées dans l'imaginaire, ensuite c'est à mon esprit et ma plume d'entrer et de voir où cela mène.

Et puis j'aimais aussi l'idée de constituer cette petite iconographie en me projetant au moment où je ferai jouer mon jeu afin d'avoir des supports visuels à partager aux joueurs pour stimuler leurs imaginations ou pour jouer avec les clichés. À l’époque reculée où je m’essayais à mes premières créations - fort heureusement oubliées et disparues aujourd’hui - il n’était envisageable d’avoir des illustrations dignes de ce nom, au mieux si tu avais un ami qui dessinait un peu et tu pouvais lui extorquer deux ou trois dessins médiocres illustrant tes propos maladroits. Pour les plus audacieux tu pouvais découper tes magazines pour emprunter quelques illustrations, mais c’était vraiment dans le dernier des cas. Tout est si différent aujourd’hui, tout est si accessible, facile à piller, compiler, organiser qu’il est difficile de résister.

Regarder beaucoup d'images en rapport avec mon sujet ça me permet de petit à petit formater mon esprit à cet univers, l'imprégner, le saturer d'une ambiance, d'une esthétique où de mèmes visuels caractéristiques de ce que je pense être les piliers du thème que je cherche à explorer. C'est comme connecter mon esprit à un grand maelstrom culturel afin qu'il contamine ma manière et ma matière de penser. Bien entendu après cette phase de saturation, il y a une phase plus ou moins longue de digestion, d'appropriation de tout ce non-conscient culturel que j'ai fais pénétrer dans mon cerveau.

Donc, dès que j’ai eu fixé mon thème j’ai donc commencé à réunir des images, en me disant que cette phase serait rapide. C’est à partir de là que je me suis retrouvé à passer des heures et des nuits, à rechercher des images, à enregistrer certaines images. Tumblr, Pinterest, Deviant Art, etc. les sources sont nombreuses pour partir en quête, ensuite de clics en clics, porté par l’envie d’en voir toujours plus, j'ai continué remontant les images d’influences en inspirations et je me suis aventuré de plus en plus loin, sur des sites de graphistes, un peu partout dans le monde, parfois en dehors de mon idée de départ, parfois en y replongeant profondément comme si quelque part en Russie, un illustrateur inconnu avait eu une vision précise de ce que j'avais dans la tête.

C'est à ce moment que j'ai ressenti les prémices d'une peur, celle qui me murmure que si je m’arrête là maintenant je vais peut-être manquer la bonne image, celle qui colle parfaitement à mon idée ; allez, visite encore un site, fouille encore ce blog …  La plus part des sites de partages d’images permettent de remonter la source d’une illustration ou d’en descendre les partages comme on suivrait un affluant jusqu’au fleuve où il se jette ainsi l'esprit d'escalier est invité à digresser dans ses recherches visuelles m'obligeant parfois à créer de nouvelles catégories parmi celles déjà crées pour organiser mes images volées. Là je me suis dit que plutôt de les enregistrer sur mon PC il serait plus judicieux d’en faire un Tumblr et puis par facilité j’en suis venu à faire aussi un Pinterest pour épingler les images provenant des autres sites, pourtant encore quand je tombe sur une image dont j’estime qu’elle peut m’être utile je l’enregistre aussi puis je la partage et l’épingle. En quelques nuits j'ai accumulé plus de 2000 images, et aujourd'hui quelques mois après ce pic d'addiction alors que la fièvre est retombée j’en suis à un peu plus de 4000 images enregistrées, ce qui est peu par rapport à l'océan d'images et à la fois beaucoup si on considère qu'au départ c'est juste pour illustrer une seule idée. C'est ce qui me laisse penser qu’il y a une forme d’addiction.

L’addiction se tient là, dans l’idée qu’internet recèle dans ses tréfonds l’image parfaite. Une image qui colle parfaitement à l'idée que l'on a au moment où l'on fait cette recherche, une image qui ne pourrait pas se trouver en surface, à la vue de tous, parce que l’important pour qu’une image devienne l'objet d’un culte dans les yeux de celui qui est névrosé de la quête, c’est que cette image soit rare et difficile à trouver. Ce qui trompe la personne addict c'est qu'elle ne cherche pas une image, mais une image en symbiose avec l'idée qu'elle a à un temps T. Or les idées sont des choses mouvantes et mobiles et la perception d’une parfaite synergie image / idée est aussi arbitraire qu’éphémère. L'addict à la quête d'image oublie que ce qu’elle recherche n’est pas une esthétique ou quelque chose de formel mais plutôt l’émotion qu’elle éprouve devant ces images-là.

Pourtant en bon drogué que je suis devenu je peux vous argumenter que la quête est noble, que les images sont des portes, des ponts qui conduisent le regardeur d’univers en univers. C’est un vrai chemin initiatique où s’entrechoquent des imaginaires et qui permet à la pensée créative de s'aguerrir et se forger. Et puis ce chemin là que j’emprunte ce n’est autre que celui de la découverte, chercher à se perdre pour ensuite découvrir quelque chose de neuf. Et cette chose que je cherche à découvrir, cette chose nouvelle ce n'est pas une image mais bel et bien une idée qui naîtra en moi. Ces images dont je m'abreuve régulièrement sont le terreau avec lequel je nourri ma réflexion et mon imaginaire comme d'autres créatifs vont lire des livres ou regarder des films ou jouer à des jeux ou visiter le monde. Il se trouve juste qu'avec les smartphone il est très facile de se gaver d'images où que l'on soit.

Bien sûr ce projet me mène à un excès manifeste de recherche d’images, peut-être parce que mon imagination est vaste, mais si je me permets de faire cela, prendre le temps d'inonder mon esprit d'image, c’est que ça gêne personne. Finalement mon excès ne fait de tort qu’à mon navigateur dont j’ouvre parfois tellement d’onglets en même temps qu’il plante violemment me forçant à renoncer à mon image graal.

A une échelle moindre je passe souvent beaucoup de temps à rechercher une ou deux images simplement pour illustrer un article sur ce blog, il arrive que le temps de la recherche soit aussi long voir plus long que le temps que je consacre à la rédaction et ce n’est pas pour autant que mes articles sont mieux illustrés, c’est juste qu’ils sont illustrés avec plus de névrose que sur d’autres blogs. Tout cela pour dire que mon addiction aux images est ancrée en moi même en dehors du geste créatif.

 

Sisyphe 2.0 à la recherche d’une image graal
Sisyphe 2.0 à la recherche d’une image graal
Sisyphe 2.0 à la recherche d’une image graal
Sisyphe 2.0 à la recherche d’une image graal

Je n'allais pas me priver de piocher dans les images que j'ai avidement compilé pour illustrer cet article même si dans ce contexte là les images peuvent prendre un autre tournant et dévoiler l'addiction plus que l'inspiration. Et juste en dessous d'ici deux des Tumblr où je complie des images. Je sais que tout le monde n’a pas les mêmes névroses de créativité, certaines personnes ont besoin d’épure, ou de silence, ou d’espace, ou dieu sait quoi. Mais à voir les blogs et Tumblrs qui ressemblent au mien je sais aussi que je ne suis pas le seul à éprouver une fascination névrosée pour ces images. Et vous, où vous trouvez vous entre ces deux pôles ?

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