Il est venu le temps - enfin ou déjà - d'en finir avec le rétrogaming et toute la mode rétro de la rétro-publicité au rétro-test en passant par le rétro-blog du rétro joueur, tout n'est plus qu’une réaction rétrograde !


bioshock.jpg

 

Cette forme de nostalgie vidéo ludique qui émerge en geysers récurrents chez le tout venant du joueur a l’aspect d'une mode ce qui rend la chose nécessairement superficielle, potentiellement éphémère et globalement critiquable comme est le plaisir de porter des chaussures en daim en été. Rétro-jouer ; c’est décider de jouer à des jeux vidéo qui appartiennent aux temps anciens parce que justement on les trouve anciens, parce qu’on les trouve pour pas chers, parce qu’on les retrouve dans le grenier et surtout parce qu’on les rétros. Rétro, voilà le mot lâché qui déjà lèche le joueur de sa patine désuète mais charmante. C’est bien le mot qui me dérange et démange ma prose, tous les mots sont porteurs de concepts ancrés dans une généalogie culturelle lourde de sens et cet adjectif porte en lui la condamnation de la culture dans sa pérennité. Le terme rétro endosse l’idée qu’une chose - ici un jeu vidéo - trouve dans son état de chose ancienne sa principale qualité ; il fait l’apologie d’une époque révolue et d’une technologie dépassée érigeant ces deux valeurs - révolues & dépassées - en qualité ostentatoire ; c’est donc la désuétude qui ferait le charme. Au passage le rétro fait l’apanage dans une logique réactionnaire “c’était mieux avant” qui impose à la culture contemporaine et à la culture ancienne à une ségrégation détestable.

 

Rétro-jouer ça serait jouer parce que les jeux sont anciens et dépassés donc charmants, une idée qui me révulse ou plutôt m’overdose et dans laquelle je vois une des plaies de cette posture immature qui gangrène la communauté vidéo ludique et pousse ma prose à sortir de sa réserve.

 

Cette glose rétro sature tout un pan de la culture vidéo ludique qui se voit réduite à un champs d’investigation poussiéreux pour joueurs-antiquaires ou joueurs-archéologues - du dimanche jour des brocantes - à la recherche d’une belle pièce vétuste et ancienne qui leur offrirai un rétro frisson ? On explore le passé vidéo ludique comme si c’était une terre étrangère et chacun y devient un petit roi de pacotille, contre façon de Christophe Colomb posant son pad sur Phantasy Star II comme il planterai son drapeau sur une terre inconnue. Mais Frédéric Lopez ne découvrira jamais de nouveaux continents pas plus que le rétrogaming ne découvrira de nouveau jeux vidéo. Le rétrogaming c’est un écran de fumée, un terme générique qui appauvri dans un mouvement de mode trans-culturelle la profonde diversité d’une culture. C’est quoi le rétro ; l’odeur de naphtaline et de carton usé du jeu dans son jus d’origine ? C’est une cartouche en vieux tissu côtelé un peu mité ? Pourquoi donc rétro-jouer ? Pourquoi ne pas jouer, simplement jouer ? Est-il nécessaire d’accoler le prétexte du rétro pour se pencher sur la Super Nintendo ? En littérature se plonger dans des oeuvres anciennes ce n’est pas faire de la rétro lecture et de la même façon découvrir de vieux films ne fait pas de nous un rétro spectateur. Et s’il y a des oeuvres anciennes qui appartiennent à un contexte culturel daté elles n’en appartiennent pas moins au fond global de la culture dans laquelle ces oeuvres là coexistent avec des oeuvres contemporaines.

 

La distinction ne doit pas se faire par l’âge mais par le genre et la qualité de la production.

 

Le rétrogaming est entrain de nier la dimension culturelle des jeux vidéo en n’assumant pas la part de modernité des productions anciennes. Coller l’adjectif rétro à un Zelda, un Sonic ou un Pac Man ce n’est pas rendre hommage ni respecter ce qui a fait et fait toujours l’intérêt de son ADN vidéo ludique. A force de voir ce terme rétro brandi de blog en blog et de forum en vidéo j’en fini par croire que certains joueurs viennent vers ces jeux d’avant juste parce qu’ils sont anciens et non pas parce qu’ils sont bons. C’est une erreur de croire que la culture vidéo ludique se remet à zéro à chaque nouvelle génération de console. Il n’y a qu’une seule culture vidéo ludique homogène, continue, riche et complexe dans laquelle la classification rétro n’a pas sa place. Bien entendu que cette culture n’est pas monolithique les jeux anciens sont anciens mais si on prend Super Mario Bros 3 c’est avant tout un jeu de plate-forme avant d’être un jeu ancien. Coller le terme “rétro” à un jeu ancien c’est lui faire l’injustice de l’anecdotique en occultant ses qualités au détriment de son coté rétro. On ne doit pas jouer à Tétris parce que c’est rétro mais parce que c’est un bon jeu !

 

On sait tous très bien que l'obsolescence des nouvelles technologies est une fatalité artificielle qui nous est imposée par les lobby industriel et par le concept même de croissance et de relance de la dite croissance par la consommation. Achetons plus pour participer à l’effort de guerre et laissons nous bercer par l’illusoire discours qu’acheter des choses nouvelles c’est acheter une part de futur, de mieux être et de sauver notre âme de la barbarie latente et sauver la patrie de la misère et du chômage. Et le terme rétro qui revient dans les discours vidéo ludiques comme un refrain dans une chanson populaire martèle discrètement qu’il y a d’un coté les jeux contemporains et de l’autre les jeux rétro ; d’ailleurs sans parvenir à définir réellement quelles périodes sont regroupées sous cette appellation, preuve une fois de plus que ce terme de rétro est avant tout là pour souligner l’aspect moderne, donc nécessaire, donc vendeur des jeux d’aujourd’hui. Mettre en avant la dimension rétro valide l’idée que l’obsolescence de nos consoles est une fatalité et la machine du rétrogaming est une machine à rendre l’actuel trop vieux pour vendre du neuf.

      Q4xbH.jpg

 

Les jeux vidéo auraient-ils une date de péremption ? A quoi bon faire le distinguo entre consoles Next Gen et consoles rétro alors que nos consoles Next Gen aujourd'hui seront des consoles rétros demain ? A moins d’être un ayatollah du progrès technologique peut-on sérieusement penser que prouesses techniques de nos consoles aux goûts de futurs rendent les jeux meilleurs ? La réponse est non bien évidement et paradoxalement c’est l’ampleur qu’a prit le phénomène du rétrogaming qui nous donne un élément de réponse. Parce que derrière ce terme inhospitalier reste une réalité, de plus en plus de joueurs jouent à d’anciens jeux. Je voudrais juste comprendre pourquoi ils ressentent la nécessité d’accrocher cette particule “rétro” pour légitimer leur pratique. Sommes-nous tellement bornés que nous ne voyons pas la culture vidéo ludique comme un ensemble cohérent au sein de laquelle la classification devrait être celle du genre avant celle de l’âge ?

 

Souligner la dimension rétro - ce que je trouve péjoratif vous l'aurez deviné - c'est faire l'apologie de la technique pour la technologie comme si cette technique dont sont gavées nos consoles nouvelle génération pouvait rendre les jeux meilleurs sauf que la dimension technique ne représente qu’une part de l'identité vidéo ludique d’un jeu. Ne laissons pas les développeurs nous aveugler avec l'esbroufe de leurs moyens techniques ; un bon jeu ne nécessite pas nécessairement d'énormes capacités techniques. Entre Pong et Top Spin 4 le fossé graphique est immense mais reconnaissez qu’en terme de principe le fossé est bien moins grand.

 

Si le rétrogaming est un phénomène qui me révulse autant que l’expression bon enfant du cinéma français qui veut nous faire croire que c’était mieux avant il y a dans l’actualité vidéo ludique un contre phénomène au rétrogaming c’est celui des remakes HD. L’adaptation ou le remake de vieux titres sur des plates-formes à la pointe de la modernité donne une nouvelle jeunesse et une nouvelle légitimité aux jeux prétendus rétro. En passant dans le mixer un jeu qui est censé être rétro est nettoyé de toute sa glose rétro et renaît comme un jeu contemporain près à faire jouer le joueur sans qu’il n’ai besoin d’user du fameux prétexte rétro. Un jeu comme Pac Man dans sa robe haute couture haute définition - graphisme et musique mise à jour, game design à la mode 2011 - ne change rien aux mécaniques du jeu qui sont vieilles comme le jeu vidéo. Et avec Pac Man Championship Edition DX on peut concidérer que Pac Man s’est extirpé du rétrogaming en nous amenant à réaliser que ce qui fait bander le rétro joueur c’est le vieux plastique et l’odeur de poussière et pas le jeu preuve supplémentaire s’il en fallait une que le rétrogaming est une mode fallacieuse. Ressortir de vieux jeux après un vague lifting doit être commercialement plus que rentable il est donc possible, probable, souhaitable que la vague des remakes et des adaptations grandisse et j’ai espoir qu’elle dilue le rétrogaming dans un bain d’acide écoeurant.

 

Au fond le rétrogaming n’est à sa place dans la culture vidéo ludique que dans le cadre exclusif de la nostalgie affective. La nostalgie que tout joueur connaît quand il se rappelle son passé de joueur. Remettre les mains sur sa première console c’est comme croiser sa première voiture ou retrouver son premier amour, ça convoque à notre conscience une dose d’affect, de souvenirs et d’histoire personnelle. Dans ce cas là l’objet qui révèle à notre conscience nos souvenirs n’a qu’un rôle d’interface entre le passé et notre mémoire qu’il soit à essence, à forte poitrine ou à 8 bits. Quelle qu'ait été notre première console, Mattel Intellivision ou Playstation on aura toujours pour elle une nostalgie qui légitime une forme de rétrogaming, mais dans ce cas on ne joue pas pour le jeu, je veux dire pour ses qualités intrinsèque, encore moins parce que c’est un jeu rétro mais on joue pour se retrouver soi, retrouver des sensations, des souvenirs agréables de son passé. Ce rétrogaming là est légitime puisqu'il est subjectif et personnel et il ne devrait pas pouvoir exister en dehors de ce cadre là.

 

Vous aurez compris que je ne veux pas que l'on cesse de jouer au vieux jeux, je veux juste que l'on arrête de mettre en mot et en avant par le mot le coté rétro ; évitons de se la jouer à la Cabrel et dire c'était mieux avant. Ce n'était ni pire ni mieux, c'était du jeu vidéo tout simplement. Du bon jeu, parfois du mauvais jeu et il n'y a aucune honte à y revenir sans se donner un prétexte rétro. Retrouver Final Fantasy III sur son iPhone c'est juste un bon jeu sans se préoccuper d'un effet de mode rétro. Nos anciens jeux méritent de devenir des classiques, si l’on parvient à cela, en se débarrassant du terme rétro alors on sera en mesure de donner une forme nouvelle de respect et de dignité à la grande culture vidéo ludique.


Retour à l'accueil