En ce moment j’ai un problème avec les jeux vidéo, la violence, les discours sur la violence dans les jeux vidéo, les médias, les joueurs, la violence des réactions quand un média parle de la violence des jeux vidéo et les rapports et autres interactions complexes et conflictuels que les uns entretiennent avec les autres. Hier, on a encore eu droit à un cas d’école avec le Point - dont les gamers semblent avoir attendu hier pour découvrir que c’est un journal conservateur, réactionnaire et libéral - qui a publié un torchon, article ridicule dans lequel une brave dame crache toute sa haine et sa peur des jeux vidéo outils du diable pour rendre les enfants violents et en transformer certains en tueur en série et / ou en terroriste. Je ne vais pas revenir sur cet article en lui-même parce que j’imagine que tout le monde est d’accord pour dire qu’il est nauséabond.

 

Derrière cet article les joueurs se sont levés comme un seul homme pour s’offusquer, se moquer et d’une certaine façon pour dénigrer l’idée même selon laquelle le jeu vidéo pourrait rendre violent. On se retrouve donc avec d’un côté des médias souvent sous informés qui tiennent des discours au mieux caricaturaux au pire totalement bidonnés et de l’autre côté une communauté de joueurs aux réactions épidermiques ; au milieu de cela, je trouve qu’il y a de moins en moins de place pour une véritable interrogation sur l’impact du jeu vidéo et sa possibilité d’influencer un joueur - entre autres en matière de violence - qui serait conduite non pas par des médias ignorants, mais par les passionnés eux-mêmes.

 

Mais les joueurs préfèrent s'outrager, parfois se moquer et du coup si les attaques extérieures sont ridicules, j'ai de plus en plus la sensation que les réponses portées par la communauté le sont, elles aussi. En dehors du sacro-saint « non les jeux vidéo ne rendent pas violent, la preuve, je ne le suis pas », il n'y a pas de réponse intéressante qui laisserait supposer que même si les attaques sont ridicules, il y a quand même de quoi s'interroger sur l'impact des jeux vidéo sur les joueurs. Mais dire qu’il n’y a aucun lien entre jeux vidéo et violences est une absurdité. Si on considère que le jeu vidéo transmet des choses alors se poser la question de la violence me semble évident.

 

Si au sujet de la violence l’embargo est totalement les joueurs admettent pourtant volontiers que le jeu vidéo est capable de véhiculer des émotions, c’est même avec cela que ses défenseurs prétendent que le jeu vidéo est un art. Et c’est vrai qu’un jeu comme Journey pour cité un exemple récent possède une véritable poésie enchanteresse. Avec le survival horror le jeu vidéo possède un genre qui repose exclusivement sur la peur, le stress et l’angoisse qu’il peut inspirer au joueur. Les joueurs admettent aussi l’existence de jeux “où l’on pose son cerveau” et donc implicitement l’existence de jeux qui font réfléchir ; on reconnaît même que certains jeux confrontent le joueur à des choix moraux. Pourtant quand il est question de la violence dans les jeux vidéo et de l'impact qu'elle pourrait avoir sur le joueur, il n'y a plus personne ; les jeux vidéo redeviennent d'inoffensifs jouets.

 

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Le joueur reconnaît quand cela l'arrange que le jeu vidéo ait un impact sur lui, qu'il inspire des émotions, qu'il véhicule des sensations, mais d'après eux la violence qu'elle soit reçue ou donnée n'entre pas dans la gamme des émotions que le jeu vidéo peut provoquer. Cette idée de nier la capacité du jeu vidéo à influer sur les joueurs est ridicule, défendre cette posture est pour moi aussi ridicule que le contenu des attaques contre le jeu vidéo. Parce qu'on le veuille ou non tous les jeux vidéo sont porteurs de valeur et que, lorsque l'on passe plus de deux heures par jour sur un jeu, on ne peut pas être totalement imperméable aux valeurs que le jeu véhicule. Venez me dire que la majorité des FPS ne reposent pas sur des valeurs bellicistes, venez me dire que dans ces jeux l’étranger, l’autre, celui qui n’est pas soi n’est pas toujours un ennemi. Qui peut encore prétendre que le besoin de posséder, la possession, l'argent et le pouvoir d'achat ne sont pas au cœur de nombreux jeux vidéo ; combien de jeux vidéo reposent la même logique de vengeance que les Vigilante Movies ces films dont ont trouvé il n'y a pas si longtemps l'idéologie un peu limite ?

 

Ce n’est pas parce que les médias disent n’importe quoi sur le jeu vidéo qu’il faut en faire autant ; bien sûr que je ne vais pas devenir un psychopathe parce que j’ai trop joué à Mario, mais est-il si absurde de se questionner sur l’impact que peuvent et pourront avoir sur moi d’être confronté et imprégné par des idéologies que les jeux vidéo véhiculent ? Doit-on dire comme la meute qui hurle que non, il n'y a aucun risque, que la pratique excessive de tel ou tel jeu ne pourra pas créer chez un individu peut-être fragile un terrain propice à la violence ? Devons-nous faire front avec la communauté et ne pas s’interroger sur le sens d’un univers réaliste parfaitement destructible dans Battlefield 3 ? Faut-il refuser de s’interroger sur le fait que des jeux vidéo comme Max Payne 3 ou Call of Duty Moderne Warfare 2 nous disent implicitement que la misère transforme les habitants des favelas en terroristes qu’il est légitime de pacifier l’arme à la main ? Et que penser des FPS qui comme Call of Duty et Battlefield font de la violence un art du spectacle et du divertissement ?

 

Les raisons de s'interroger sur le rapport entre une forme de violence et le jeu vidéo existent ; à plus d'une occasion le jeu vidéo a donné le bâton pour se faire battre et a mon sens ce n'est pas en faisant l'autruche ou la vierge effarouchée à qui l'on apprend que pour faire des bébés, elle devra laisser le prince lui déchirer l'hymen que l'on pourra opposer aux discours délirants, débiles et diabolisant une réponse crédible. Oui, le jeu vidéo véhicule des valeurs parfois violentes, souvent réactionnaires, quelquefois rétrogrades ; c’est une vérité, c’est un fait, c’est là sous nos yeux et entre nos mains.

 

Mais les jeux vidéo ne sont pas un virus mutagène qui va transformer l'enfant de chœur en tueur avide de sang, mais le jeu vidéo propage parfois une idéologie qui n'est pas exempte de valeurs négatives et critiquables. La violence en elle-même n’est pas le véritable problème mais plutôt le traitement et l’interprétation que les jeux vidéo en font. Tous les jeux sont porteurs de valeurs et d’idéologies, toutes ne passeront pas chez le joueur, mais il faut en avoir conscience, en mesurer l’impacte et réaliser que certains jeux peuvent effectivement avoir une mauvaise influence. GTA emblématique jeu violent est doublé d’un discours sur le désenchantement du rêve américain et de nombreuses références à la culture populaire américaine qui donne un cadre cohérence et signifiant à la violence du jeu ce qui fait de lui pour moi un jeu où la violence ne pose aucun problème. En revanche Max Payne III du même éditeur qui repose exclusivement sur le plaisir de chorégraphier des scènes hyperviolentes me pose beaucoup plus de problèmes ; la violence y est gratuite et valorisée d'un point de vue esthétique.

 

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Pour autant je ne crois pas que la violence de l’intérieur des jeux soit directement contagieuse. Mais le climat que crée le jeu vidéo par les valeurs qu’il véhicule peut et pourra devenir problématique. Comme pour la télévision qui avec ses discours assénant la tyrannie de la peur des autres a fini par décomplexer l'agressivité et l'intolérance xénophobe d'une partie de la population, je ne vois pas pourquoi les jeux vidéo échapperaient à ce genre d'influences. Pour moi il existe bien un danger et un risque de dérives du jeu vidéo, le trop patriotique et clairement nauséabond Medal of Honor Warfighter qui prône la croisade de bon occident contre le méchant orient et la victoire du bon et beau soldat en est l'exemple. Bien sûr, les ménestrels vont me dire qu’il y a plein de jeux mignons et gentils et ils n’auront pas tort. Mais il n’y a pas que cela. Pour le moment, les jeux qui véhiculent des valeurs que l’on peut assez unanimement trouver mauvaises ne sont pas la majorité, mais ils existent, ils sont là et surtout, ils se vendent.

 

Les médias se trompent sur le véritable problème ; le contenu violent des jeux vidéo n'est pas un problème en soit s'il est abordé de façon intelligente et constructive mais les valeurs malsaines, violentes, dérangeantes, réactionnaires, postmodernes - dans la dimension désagréable et vaine du postmodernisme - qui insidieusement s'installent dans nos jeux vidéo méritent que l'on s'y intéresse et que l'on y réfléchisse. Ne laissons pas les mauvais discours lever des écrans de fumée devant les véritables problèmes que peuvent poser les jeux vidéo. Je voudrais juste que les joueurs arrêtent de dire qu’il n’y a aucun problème avec la violence et que tout va bien et que l’on reconnaisse que les jeux vidéo ont sur les joueurs un impact réel qu’il faudra un jour étudier et jauger.

 

Pour conclure, je voudrais essayer de résumer les choses comme je les pense. Sous l’égide du terme jeu vidéo, on regroupe des jeux et des genres très différents. Parmi ces jeux, il ne faut pas se le cacher il y a des jeux violents et choquants. Mais en aucun cas on ne peut résumer le jeu vidéo à cela ; il existe beaucoup d’autres jeux et d’autres genres qui peuvent être tour à tour poétiques, émouvants, mélancoliques, légers, divertissants, écologiques, etc. À partir de là tous les discours globaux qui cherchent à appliquer à tout le jeu vidéo une réflexion unique sont tous voués à l’échec et cela avant même de savoir si la réflexion est fausse ou juste. Mais ce n’est pas parce qu’un discours sur la violence viendra toujours s’échouer sur l’écueil des jeux vidéo non violents que les joueurs brandissent pour désavouer le discours qu’il faut le dénigrer totalement. Je suis convaincu que certains jeux porteurs de valeurs qui ne me correspondent pas peuvent représenter un danger s’ils sont joués avec excès. Non pas qu’ils transformeront les joueurs en tueurs, mais parce qu’ils donneront à certains joueurs les germes d’une idéologie où, par exemple la violence martiale est mise en exergue. Bien sûr, les joueurs équilibrés qui passent d’un jeu à l’autre chaque semaine et qui explorent des styles aussi différents que la plate-forme poétique à la Rayman et le jeu d’action où la vengeance se fait au fusil mitrailleur à la Max Payne ne se sentiront pas concerné par ce risque. Mais ne devons-nous pas nous interroger de l’impact que pourront avoir les FPS militaires sur les joueurs qui ne jouent qu’à cela à longueur de temps libre ?

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